Se reconstruire après un échec entrepreneurial, c’est l’essence même de 60 000 rebonds. Depuis plus de 10 ans cette association, présente dans toute la France, propose aux entrepreneurs post-faillite un accompagnement individuel et collectif en vue de favoriser leur retour à la vie active. Entretien avec son Président depuis 2023, Philippe Fourquet.
« J’ai une grande admiration pour les personnes qui osent, qui prennent des risques et qui sont disruptives. C’est notamment pour cette raison que j’ai toujours trouvé inacceptable le regard que certains portent sur les entrepreneurs dès que leur boite rencontre des difficultés », affirme Philippe Fourquet, Président de 60 000 rebonds.
Fondée en 2012, l’association accompagne des entrepreneurs post-faillite à rebondir, que ce soit par le biais d’un retour au salariat ou par la création d’un nouveau projet entrepreneurial. Un parcours structuré et humain que Philippe Fourquet nous raconte.
Bpifrance Création : En quoi consiste l’accompagnement de 60 000 rebonds ?
Philippe Fourquet : L’accompagnement se décompose en deux parties. Il y a d’abord la brique individuelle (un programme qui peut durer entre 16 et 20 mois selon les types de rebond), réalisée par deux bénévoles. Le premier bénévole - un coach professionnel d’entreprise – va aider l’entrepreneur à retrouver confiance en lui à travers sept séances de coaching. L’objectif est de l’aider à faire la part des choses entre ce qui relève de sa responsabilité et ce qui est dû à des facteurs externes.
Le deuxième bénévole, c’est le parrain/mentor. Il s’agit généralement d’un profil de chef d’entreprise en activité ou jeune retraité, avec qui il pourra travailler sur son rebond.
Et en parallèle de ce coaching, nous proposons un accompagnement collectif, sous forme de réunions mensuelles. L’ensemble des entrepreneurs accompagnés, des coachs et des parrains s’y réunissent pour travailler sur des problématiques plus génériques. Nous proposons également des séances de codéveloppement, toujours en groupe, dont le but est d’aider l’entrepreneur à trouver une solution à un problème bien spécifique.
Par ailleurs, l’association leur permet de trouver un « job relais » afin de ne plus avoir cette pression financière sur les épaules et pouvoir ainsi prendre du recul sur la situation.
Ce retour à l’emploi est essentiel car dans de nombreux cas l’entrepreneur n’a plus de ressources. Bien sûr ceci ne serait pas possible sans l’aide précieuse de nos bénévoles chefs d’entreprises qui nous aident à leur trouver des emplois qui certes ne correspondent pas la qualification des entrepreneurs accompagnés, mais leur permettent de retrouver un rythme professionnel, de se reconstituer des droits et de remplir le frigo.
Bpifrance Création : Existe-t-il des recours avant d’en arriver à la cessation d’activité ?
Philippe Fourquet : Oui, et c’est d’ailleurs extrêmement frustrant de constater que dans la grande majorité des cas, les entrepreneurs ignorent qu’ils existent. Donc par méconnaissance ils vont continuer à remuer ciel et terre pour sauver leur boite mais sans pour autant se placer sous la protection du tribunal de commerce dans le cadre d’une procédure amiable par exemple. C’est pour ça que lorsqu’un entrepreneur toque à notre porte, on va d’abord prendre le temps de faire un point complet avec lui. On va l’interroger sur les cautions qu’il a données, ce qu’il doit à la sécurité sociale des indépendants et en savoir plus sur son passif afin de trouver des solutions. Nous leur recommandons également d’aller vers leur banque afin d’expliquer leur situation, de trouver un moratoire, même faible, afin de montrer qu’ils sont de bonne foi.
Bpifrance Création : En 2024, Olivia Grégoire lançait un groupe de travail sur l’échec et le rebond entrepreneurial, porté par Hélène Bourbouloux. L’objectif : faciliter la reprise d’activité des entrepreneurs post-faillite. Avez-vous le sentiment que le regard sur l’échec est en train d’évoluer ?
Philippe Fourquet : Oui, il évolue, il n’y a aucun doute là-dessus ! Le fait qu’un groupe de travail s’empare du sujet en est d’ailleurs la preuve. Néanmoins il reste encore beaucoup de stigmatisation à endiguer. Pour se faire, il est nécessaire de changer le regard de ceux qui assimilent la liquidation à une forme d’incompétence, mais également de faire en sorte que les entrepreneurs portent un regard plus bienveillant sur eux-mêmes et qu’ils cessent de prêter de l’importance à ce que les autres peuvent pensez d’eux et de leur situation professionnelle. Il faut changer le regard sur l’échec. Qu’il s’agisse de celui des autres par rapport à soi, mais également le sien par rapport au jugement supposé des autres.
Bpifrance Création : Un peu à la manière des anglo-saxons ?
Philippe Fourquet : C’est vrai que les cultures anglo-saxonnes ont une manière bien différente d’appréhender l’échec. Ils l’assimilent plutôt à une forme d’expérience. Pour la petite histoire, quand Philippe Rambaud, le fondateur de 60 000 rebonds, était allé aux Etats-Unis dans le but de trouver des financements pour une filiale qu’il voulait ouvrir là-bas, les banquiers lui avaient demandé combien d’entreprises il avait créé et combien d’échecs il avait essuyé. Lui, tout fier, s’était empressé d’assurer qu’il n’avait jamais connu d’échec professionnel. Mais à sa grande surprise, il avait constaté que ses interlocuteurs, loin d’être impressionnés par son parcours sans fautes (si j’ose dire) auraient préféré avoir affaire à un profil plus nuancé, ayant connu des hauts et des bas.
Il faut dire que les Américains ont une âme de pionniers. Ils savent prendre des risques, ils ont ça dans le sang, depuis les premiers colons. Je pense que c’est pour cette raison qu’ils ont assimilé, de façon plus viscérale que nous les Français, cette culture du genou à terre pour mieux se relever. De plus, lorsqu’ils tombent, on ne présuppose pas immédiatement que c’est parce qu’ils ont pu faire des « malversations ». On les crédite tout de suite de bonne foi et on leur permet de tourner assez rapidement la page.
En France, notre législation à des mailles tellement serrées qu’elles ne bloquent pas seulement les personnes peu recommandables mais également les “monsieur-madame tout le monde”.
Bpifrance Création : Les entrepreneurs s’expriment d’ailleurs beaucoup plus sur leurs coups durs ou leurs doutes. On a presque l’impression que le fait d’avoir échoué et de s’être relevé pour lancer une nouvelle activité est une fierté entrepreneuriale.
Philippe Fourquet : Exact, mais attention, l’échec n’est pas un diplôme ! Pour réussir, il n’est pas nécessaire d’avoir échoué. Certains ont connu des difficultés, ont frôlé « la correctionnelle » comme ils appellent le tribunal de commerce, mais l’on finalement évité.
Ce qui est important c’est ce qu’on en tire. Que l’échec soit fatal ou non pour l’entreprise, le plus important c’est que l’entrepreneur puisse prendre le temps d’en tirer des enseignements.
Nous observons le cas tous les jours chez 60 000 rebonds. Les entrepreneurs arrivent chez nous juste après leur cessation d’activité et veulent rebondir tout de suite. Bien sûr, la raison principale derrière ça est souvent d’ordre financière. Pour autant nous rappelons qu’il est important de faire un « arrêt sur image », comprendre ce qu’il s’est passé, ce qui relève des facteurs endogènes et des facteurs exogènes afin d’éviter de faire les mêmes erreurs dans les projets futurs.
Bpifrance Création : Justement, quelle est la proportion de retour au salariat VS à l’entrepreneuriat ?
Philippe Fourquet : Ces derniers temps, on remarque que le rebond salarial est en forte hausse. Il y a quatre ou cinq ans on était dans les 50/50 entre le rebond salarial et le rebond entrepreneurial, mais ces derniers temps c’est plutôt de l’ordre du 70/30.
Ceci est en grande partie dû au fait qu’après avoir essuyé une liquidation, il est extrêmement compliqué de relancer une activité. Cela nécessite d’avoir encore un peu de financements ou de love money. C’est pourquoi la solution du salariat, qui n’est pas nécessairement définitive, peut apparaitre comme plus sécurisante.
Bpifrance Création : J’imagine qu’il n’est pas simple pour un chef d’entreprise qui a été habitué à gérer son temps, à recruter et manager, de revenir au salariat. Leur proposez-vous un accompagnement spécifique ?
Philippe Fourquet : Effectivement, nous avons constaté qu’il pouvait s’avérer compliqué pour les entrepreneurs en phase de rebond salarial de faire un CV ou même de passer un entretien de recrutement. Certains, par crainte d’être jugés ou questionnés sur leur passé entrepreneurial, nous racontaient même avoir évité le sujet en entretien, voire menti en évoquant plutôt une année sabbatique. C’est tout ce qu’il ne faut pas faire !
C’est pourquoi nous avons créé « Elan », un programme dans lequel nous les préparons à ce type de situation en leur donnant toutes les clés pour optimiser leur retour au salariat. Il faut qu’ils puissent parler de leur expérience entrepreneuriale. Quand bien même elle n’a pas été concluante, elle n’en est pas moins extrêmement riche et marquante professionnellement.
On leur apprend à rassurer le recruteur sur le fait qu’ils ne voudront pas devenir « calife à la place du calife » si je puis dire. C’est souvent la grande crainte des entreprises lorsqu’elles embauchent un ancien dirigeant. C’est pourquoi nous recommandons plutôt de valoriser un esprit d’intrapreneur.
Bpifrance Création : En parallèle d’Elan vous proposez également un parcours nommé Envol. En quoi consiste-t-il ?
Philippe Fourquet : Envol est dédié au rebond entrepreneurial. Nous avons observé que dans les cas de création d’une nouvelle activité, bon nombre d’entrepreneurs ne prenaient pas assez de temps pour faire le point sur les raisons de leur échec. Ils reproduisaient les mêmes erreurs et finissaient à nouveau par se prendre un mur. C’est pourquoi nous avons décidé de les aider à mieux préparer leur projet. Bien sûr, nous ne nous substituons pas aux structures d’accompagnement à la création d’entreprise, mais via ce parcours nous pouvons nous assurer que l’entrepreneur a pensé à tous les fondamentaux, comme le business plan, l’étude de marché, et qu’il s’est posé les bonnes questions. On le challenge là-dessus et on lui demande de « pitcher » son projet devant un jury composé de membres de l’association, de partenaires, de mécènes ou même de banquiers.
Bpifrance Création : Est-ce qu’il y a des profils d’entrepreneurs que vous refusez d’accompagner ?
Philippe Fourquet : Oui ça arrive. Quand un entrepreneur sollicite notre aide, nous nous assurons de plusieurs choses avant de l’accompagner. Il faut d’abord que sa liquidation ne soit pas trop ancienne. Par exemple, si la perte de son entreprise remonte à quatre ans, nous ne serons pas forcément les plus adaptés pour l’aider à rebondir. C’est pourquoi nous fixons le délai à 24 mois. Ensuite, il convient de vérifier que nous sommes le bon interlocuteur pour l’aider dans son projet. Dans certains cas, quand le micro-entrepreneur n’a pas eu de salariés ou qu’il a connu une liquidation simplifiée, le traumatisme est différent, ce qui ne rend pas l’ensemble de nos dispositifs nécessaires pour son rebond.
D’autres arrivent en affirmant qu’ils n’ont pas besoin de coaching ou que telle ou telle partie du programme n’est pas faite pour eux. Ceux-là aussi on les refuse. Notre accompagnement n’est pas à la carte !
Bpifrance Création : Depuis le début de cet entretien nous parlons d’un moment de vie délicat pour un entrepreneur. Vous-même, l’avez-vous traversé ?
Philippe Fourquet : J’ai eu des rebonds dans ma vie professionnelle mais j’ai eu la chance de ne jamais perdre mon entreprise. C’est peut-être d’ailleurs pour cette raison que j’admire autant les entrepreneurs que nous accompagnons et que je me suis engagé dans 60 000 rebonds. Ces personnes sont de véritables battants.
Si on regarde les quelques 4 millions de TPE et PME qui font le tissu économique de notre pays, ce sont toutes des entreprises qui portent un projet collectif, qui ont une vision et des ambitions fortes. Donc croyez bien que lorsqu’un dirigeant vient chez nous après avoir déposé le bilan, ce qui le déchire ce n’est pas ce qu’il a traversé personnellement mais plutôt ce qu’il a fait subir à ses salariés. C’est pourquoi je trouve terrible de les stigmatiser.
Pour tout dire, l’injustice me hérisse le poil. C’est pourquoi je suis également très impliqué dans la valorisation de l’entrepreneuriat féminin aux côtés de Marie Eloy, la fondatrice de Femme des territoires. Dans ce programme on va accompagner les porteuses de projets et les créatrices à se libérer de leur syndrome de l’imposteur et à se lancer.
Bpifrance Création : Un dernier conseil ?
Philippe Fourquet : Il y en a tellement ! Mais s’il ne fallait en retenir qu’un je dirais que plus tôt vous vous préoccuperez de votre situation, plus tôt vous vous ferez accompagner et plus grandes seront vos chances de sauver votre entreprise.
Propos recueillis en janvier 2025
Auteur : Mélanie Bruxer