Entreprendre en milieu rural : défis et atouts

  • Temps de lecture: min
Déléguée générale d'Initiative France, Patricia Lexcellent pilote un réseau associatif de près de 200 structures locales engagées dans le financement et l'accompagnement des créateurs et repreneurs d'entreprise. Présent sur l'ensemble du territoire, le réseau joue un rôle clé de porte d'entrée vers les financements grâce, notamment, au prêt d'honneur et à un accompagnement de proximité.
visuel article Patricia Lexcellent

Dans cette interview, elle décrypte les enjeux spécifiques de l'entrepreneuriat en zone rurale et les solutions concrètes mises en œuvre pour lever les freins à la création et à la reprise. Accès au financement, ancrage territorial, mise en réseau et lutte contre l'isolement : autant de leviers essentiels pour faire de l'entrepreneuriat un moteur durable des territoires.

Interview Question/Réponse

Bpifrance Création : Quelle est, à l'échelle nationale, la part des entreprises que vous accompagnez dans des zones rurales ?

Patricia Lexcellent : L'accompagnement en zone rurale constitue une partie importante de notre activité. En zone France ruralités revitalisation (ZFRR), nous finançons et accompagnons environ 5 500 projets par an. Cette action est rendue possible par nos associations locales, qui sont très implantées dans les territoires et sur l'ensemble des bassins économiques et d'emploi. 

Nous répondons à une des difficultés principales de la ruralité : l’éloignement. Quand les personnes veulent entreprendre, il n’y a plus beaucoup d’acteurs institutionnels qui sont présents en ruralité . Or, le fait que nous sommes généralement à moins de 30 minutes du porteur de projet ou du besoin d’un territoire pour entreprendre nous rend accessibles.

Bpifrance Création : Quelles sont les particularités de ces zones rurales et quel rôle y jouez-vous ?

PL : Nous observons un besoin important d’accès à des solutions d’accompagnement et de financement. Quand un porteur de projet a un enjeu de financement, il rencontre l’association Initiative France qui étudie son projet et le « challenge ». Ensuite, elle l’aide à finaliser son business plan et lui apporte la première brique de financement via le prêt d’honneur. Concrètement, nous jouons le rôle de porte d’entrée pour d’autres financements. Le prêt d’honneur Initiative France permet l’accès au prêt d’honneur Bpifrance et ensuite au prêt bancaire

Mais ce travail ne représente qu’une toute petite partie de l’accompagnement global. Il y a aussi un enjeu au regard des territoires eux-mêmes, avec des défis à relever en matière de maintien d’activités économiques essentielles à la création du lien social (café, hôtel, restaurant, commerces de proximité, etc.) et dans le BTP, l’artisanat et l’industrie. L’accompagnement de la création et de la reprise-transmission y constitue un enjeu central.  
 

Bpifrance Création : Quels sont les secteurs que vous financez ?

PL : Nous sommes un acteur généraliste, donc nous finançons tous types de projets : commerce, services à la personne, production artisanale, industrielle ou BTP. Nous finançons même des startups, y compris en ruralité. 

Bpifrance Création : Pourquoi les entrepreneurs font-ils le choix de s'implanter en zone rurale ?

PL : Il y a un phénomène d’attachement : beaucoup de porteurs de projet veulent entreprendre sur un territoire parce qu’ils y sont attachés et ont envie de le servir. C’est un phénomène récurrent dans les activités de commerce ou de production locale. Nous observons également une situation où des urbains, plutôt en reconversion, ont une envie d’entreprendre et réfléchissent à le faire dans un territoire rural. Cela témoigne de l’attractivité de ces zones.  

Bpifrance Création : Êtes-vous en lien avec tous les acteurs régionaux ?

PL : Oui, et c’est un des défis de la ruralité. Nous disons toujours aux entrepreneurs qu’il ne faut pas rester seul, donc nous jouons un rôle de mise en réseau. Nous organisons le concours « Innover à la campagne » avec des tiers-lieux, les maires ruraux de France, les Parcs naturels régionaux et la fondation Entreprendre. Ce concours met en avant toute cette dynamique de création et de reprise en ruralité pour montrer qu’y entreprendre est possible et qu’il n’y a pas de frein.   

Le chef d’entreprise se sent toujours seul et ce sentiment peut être renforcé par un éloignement géographique. Il est donc important de participer à des clubs d’entrepreneurs ou des réunions de partage sur des thématiques particulières pour faciliter la mise en relation et permettre aux entrepreneurs d’échanger entre eux. 
 

Bpifrance Création : Quels sont les points positifs de ces zones rurales ?

PL : Je dirais qu’il existe une véritable dynamique dans ces territoires, où les porteurs de projet sont généralement bien accueillis lorsqu’ils souhaitent entreprendre. Nous sommes partenaires de nombreux établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) et communautés de communes en charge du développement économique local. Ces territoires sont moins anonymes que les zones urbaines : les projets y sont plus visibles, plus identifiés, et leur impact est d’autant plus fort lors d’une création ou d’une reprise d’entreprise. 

À cela s’ajoute, dans des zones classées en zones France ruralités revitalisation (ZFRR), la possibilité de bénéficier d’avantages fiscaux, qui peuvent constituer un levier supplémentaire pour soutenir l’implantation et la pérennité des activités économiques.

Bpifrance Création : A contrario, quels sont les plus gros défis ?

PL : Selon la nature de l’activité, certains défis peuvent se poser, notamment en matière de logistique. Il y a également tout un travail à mener avec l’écosystème local. Cela peut parfois porter sur des éléments très concrets : la qualité de la connexion internet, par exemple, reste un sujet de vigilance. Si la fibre progresse, elle n’est pas encore disponible partout. Ces contraintes existent, mais elles restent globalement surmontables.

Bpifrance Création : Est-ce que certains secteurs d'activité sont plus susceptibles de réussir, ou cela dépend-il plus du profil du porteur de projet ?

PL : En réalité, l’activité importe peu, tout dépend du projet et de la capacité de marché du territoire. C’est précisément ce que nous challengeons dans l’étude du business plan et du potentiel de marché. Il est important de savoir que dans les associations Initiative France, les personnes qui étudient le projet et qui décident ou non d’accorder le prêt sont issues du territoire : chefs d’entreprise, banquiers et assureurs « du coin ». 

Ils connaissent donc parfaitement l’écosystème entrepreneurial et sa capacité, ce qui permet, selon chaque territoire, de valider ou non un projet. En fonction de ce qui existe déjà, un même projet peut être refusé dans une localité, mais accepté dans une autre. 
 

Bpifrance Création : Quelle est la chose la plus importante à savoir pour un entrepreneur pour bien choisir sa zone d'implantation ?

PL : Il faut absolument connaître l’écosystème local qui joue un rôle bien plus important qu’en zone urbaine, parce qu’en général en zone rurale, tout le monde se connaît : les banquiers, assureurs, experts-comptables. 

En fonction de votre projet, d’autres paramètres sont également à examiner. Quand vous envisagez d’ouvrir un commerce de proximité, il faut prendre en compte le passage, alors que pour un porteur de projet dans la production industrielle, cet élément ne sera pas considéré. Cela étant, il faut que l’entrepreneur choisisse un territoire dans lequel il se plaît, parce qu’il va y développer son entreprise, mais également y vivre. 
 

Bpifrance Création : Quels sont les dispositifs d'accompagnement accessibles aux entrepreneurs ?

PL : Il existe un parcours complet sur l’accompagnement à l’émergence du projet, grâce à des acteurs comme BGE ou des acteurs spécialisés sur une thématique comme l’entrepreneuriat féminin. Nous intervenons quand le projet est monté et en phase de finalisation, avec la recherche de financement avant le lancement. 

Nous finançons le prêt d’honneur, facilitons l’accès au prêt bancaire, et ensuite nous proposons un accompagnement sur les trois premières années, voire plus si besoin. Cela permet d’accompagner la croissance et d’aborder des thèmes comme la transition écologique et sociétale. Nous avons des parcours de sensibilisation et de formation sur ces sujets qui peuvent être également importants pour ces territoires. 
 

Bpifrance Création : Comment les porteurs de projet prennent-ils contact avec vos réseaux ?

PL : Beaucoup de porteurs de projet viennent nous voir soit directement après avoir entendu parler d’Initiative France, soit par l’intermédiaire des réseaux bancaires. Généralement, le premier réflexe d’un entrepreneur est d’aller voir sa banque avant de se lancer. Le banquier peut le renvoyer vers l’association Initiative France parce que nous challengeons le business plan du projet. Quand nous accordons un prêt d’honneur, il y a 9 chances sur 10 que l’entrepreneur obtienne un prêt bancaire. 

Leur dossier peut également arriver par une autre association du collectif Cap Créa qui aura contribué au montage du projet, ou par d’autres acteurs de l’écosystème, comme les réseaux consulaires (CCI et CMA) et les experts-comptables. 
 

Bpifrance Création : Jusqu'à quel montant peuvent aller les prêts d'honneur que vous proposez ?

PL : Pour la création d’entreprise, nous accordons généralement des prêts d’honneur allant de 8 000 à 10 000 €, sachant qu’ils engendrent un effet multiplicateur par 10 ou 12 en prêt bancaire. Pour une reprise d’entreprise, la somme financée est en moyenne de 30 000 € et nous allons même parfois jusqu’à 100 000 € pour des projets de startup. 

Ces prêts d’honneur prennent la forme de prêts personnels, accordés sans intérêt, ni garantie, destinés à permettre au porteur de projet de constituer ou compléter son apport personnel. Nous faisons office de gage de crédibilité au niveau financer et sur la viabilité du projet. 
 

Bpifrance Création : Organisez-vous des sessions de témoignage par les personnes précédemment accompagnées ?

PL : Oui, les associations locales peuvent proposer ce type de sessions, mais ce n’est pas systématique. Nous fonctionnons plutôt par le parrainage : un entrepreneur précédemment accompagné ou un entrepreneur établi dans l’écosystème depuis plusieurs années est à disposition de porteurs de projet pour répondre à leurs questions, voire les parrainer ou marrainer pendant les premières années. 

Bpifrance Création : Est-ce que vous diriez qu'il y a des erreurs commises et des éléments sous-estimés par les entrepreneurs ?

PL : Nous sommes là pour éviter que l’entrepreneur commette des erreurs. Nous avons intérêt à ce que le projet réussisse et nous avons un taux de pérennité de 90 % à 3 ans. Chaque année nous accueillons 70 000 porteurs de projet et nous n’en finançons que 25 000. Nous adoptons toujours une approche bienveillante dans l’analyse des projets. Toutefois, l’erreur la plus fréquente consiste à proposer des projets qui ne sont pas viables sur un territoire donné, soit en raison d’un marché insuffisant, soit parce que la concurrence a été mal évaluée.

La deuxième erreur c’est de croire qu’une fois le projet lancé, tout est terminé. Il s’agit uniquement du début de l’aventure, il ne faut donc pas rester seul. L’isolement est le pire ennemi de l’entrepreneur. 
 

Bpifrance Création : Quel conseil donneriez-vous à un entrepreneur désireux de se lancer en zone rurale ?

PL : Il faut se faire accompagner sur toute la durée du projet, même s’il rencontre des difficultés. Des réseaux existent pour soutenir les porteurs de projet dans ces périodes délicates, qui peuvent générer une forte charge mentale, à l’image de 60 000 rebonds. Nous redirigeons vers ces associations spécialisées qui traitent à la fois la situation du dirigeant et la situation de l’entreprise. 

Ilan Veysseyre - Rédacteur Web
Mai 2026