Entrepreneuriat des femmes : lever les freins pour passer à l’action

Développement d'entreprise
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 Si la création d’entreprise progresse en France, les femmes restent encore sous-représentées à la tête des entreprises : elles ne dirigent que 12 % des entreprises de 10 salariés et plus. Freins culturels, difficultés d’accès aux financements et aux réseaux ou encore manque de modèles : les obstacles demeurent nombreux. 
visuel Amy Goodfellow

Dans ce contexte, les réseaux d’accompagnement jouent un rôle clé pour sécuriser les parcours et favoriser la création et le développement d’entreprises portées par des femmes. C’est précisément la mission du réseau Les Premières, qui accompagne depuis plus de 20 ans les entrepreneures sur l’ensemble du territoire. Chaque année, près de 1 300 femmes bénéficient de cet accompagnement, soit plus de 20 000 depuis la création du réseau.

Amy Goodfellow, directrice communication et partenariats de la Fédération Les Premières, revient sur les défis de l’entrepreneuriat des femmes, les leviers pour les surmonter et l’importance de donner aux entrepreneures les moyens de concrétiser leurs ambitions.

Interview Question/Réponse

Bpifrance Création : Existe-t-il des spécificités dans l’entrepreneuriat porté par des femmes ?

 Amy Goodfellow : Chez Les Premières, nous faisons une distinction importante : nous parlons d’entrepreneuriat des femmes, pas d’entrepreneuriat féminin. Parce qu’il n’existe pas une façon féminine d’entreprendre. Les femmes ne sont pas moins ambitieuses, moins compétentes ou moins capables de développer une entreprise. En revanche, elles n’évoluent pas toujours dans les mêmes conditions que les hommes. Les différences se retrouvent notamment dans l’accès aux financements, aux réseaux et aux opportunités de développement. Il y a aussi des représentations qui persistent : les projets portés par des femmes sont plus souvent perçus comme des projets de proximité, orientés vers l’impact social ou insuffisamment ambitieux, et moins spontanément associés à la croissance ou à la conquête de marchés.

Bpifrance Création : Quels sont les leviers essentiels pour permettre aux femmes d’entreprendre dans les mêmes conditions que les hommes ?

AG : Ce que nous défendons aux Premières, c’est que les femmes doivent pouvoir entreprendre avec les mêmes perspectives de croissance, les mêmes moyens et la même liberté d’ambition. Et cela suppose de travailler à la fois sur les freins individuels et sur les inégalités structurelles qui existent encore dans notre économie.

Bpifrance Création : Quelles sont, selon vous, les plus grandes forces des femmes entrepreneures ?

AG : Ce qui me frappe dans les parcours que nous accompagnons, c’est la capacité de nombreuses entrepreneures à identifier des besoins auxquels le marché ne répond pas encore. Elles partent souvent d’un problème qu’elles ont rencontré, d’une expérience professionnelle ou d’un besoin observé autour d’elles et le transforme en une opportunité entrepreneuriale. Une étude de l’Ifop sur les motivations entrepreneuriales montre également que les femmes accordent une place importante à la volonté d’avoir un impact, là où les hommes mettent davantage en avant les perspectives de revenus et de capital.  

Je trouve cela intéressant, parce que cette volonté d’impact peut être un véritable moteur entrepreneurial. Je la vois souvent se traduire dans la manière dont les entrepreneures construisent leurs projets : elles créent du lien, mobilisent des partenaires, embarquent des personnes autour d’elles et s’inscrivent dans les écosystèmes locaux. Cependant il faut faire attention à ne pas tomber dans un cliché : les femmes ne sont pas naturellement plus altruistes ou moins intéressées par l’argent. L’impact et la rentabilité ne sont pas deux ambitions opposées.  

Une entreprise qui veut avoir un impact important doit aussi disposer des moyens économiques de le faire. Elle doit trouver des clients, générer du chiffre d’affaires, rémunérer correctement ses équipes et pouvoir investir dans son développement. C’est aussi ce que nous voulons encourager : des entrepreneures qui assument à la fois leur envie de changer les choses et leur ambition économique. Parce que plus une entreprise dispose de moyens, plus elle peut donner de l’ampleur à son impact.    

Bpifrance Création : Concrètement, comment accompagnez-vous ces femmes pour accéder à l’entrepreneuriat ?

AG : Notre cœur de métier, c’est l’incubation : transformer une idée ou une ambition en une entreprise viable, puis lui donner les moyens de se développer. Avec nos 13 incubateurs, nous accompagnons les entrepreneures à chaque étape de leur parcours, de l’idéation à la création, jusqu’au développement et à l’accélération, sans oublier la reprise d’entreprise.  

Nos programmes combinent formations, séances de codéveloppement, coachings individuels et rendez-vous avec des experts, pour apporter une vision à 360° de l’entreprise. Ce qui fait notre différence, c’est que nous travaillons à la fois sur l’entrepreneure et sur son entreprise. Nous travaillons autant sur la posture entrepreneuriale, la prise de décision et le leadership que sur le modèle économique, le positionnement commercial, la politique tarifaire, la stratégie de développement ou les besoins de financement.  

Nous encourageons particulièrement les entrepreneures à passer à l’action, à sortir de cette idée qu’il faudrait attendre que tout soit parfait pour se lancer. Parce qu’entreprendre, c’est aussi expérimenter, se confronter au marché, apprendre et ajuster son projet au fur et à mesure. Il n’y a pas besoin d’avoir toutes les réponses pour commencer à entreprendre. En revanche, il faut apprendre à prendre des décisions, à tester et à avancer. Selon les besoins et le stade de développement de l’entreprise, nos programmes peuvent durer de quelques jours à une année.

Bpifrance Création : Quel est le taux de pérennité des entreprises passées par vos programmes ? 

AG : Notre dernière étude nationale indique un taux de pérennité de 86 % des entreprises après trois ans. Pour le programme de développement et d’accélération PLAY, la dernière étude réalisée par Les Premières Sud affiche un taux de 96 %. Mais pour nous, la question de la pérennité ne suffit pas. Une entreprise peut exister depuis plusieurs années sans permettre à sa dirigeante de se rémunérer correctement. Notre ambition n’est pas simplement que les entreprises créées par des femmes survivent. C’est qu’elles puissent être rentables, se développer et créer de la valeur et de l’emploi sur le long terme. C’est pour cela que nous accordons autant d’importance au modèle économique et à la rémunération dès le début du parcours.

Bpifrance Création : Quel est le premier réflexe à adopter pour bien lancer son projet ?

AG : Je dirais qu’il faut au préalable se poser la question de votre ambition. Quelle entreprise avez-vous envie de construire ? Quel impact voulez-vous avoir ? Il n’y a pas de petite ou de grande ambition. L’important, c’est qu’elle soit choisie et qu’on se donne les moyens de la réaliser. Et ça veut aussi dire parler d’argent dès le départ.

Ensuite, allez chercher les bonnes personnes pour vous entourer. Entreprendre ne veut pas dire tout faire toute seule. Faites-vous accompagner, confrontez vos idées, rencontrez d’autres entrepreneures, des experts, des partenaires… On avance beaucoup plus vite quand on est bien entourée.

Bpifrance Création : Quelles seraient vos recommandations pour convaincre les financeurs ?

AG : Pour bien préparer son entretien avec un financeur, il faut d’abord maîtriser ses chiffres. Ça peut sembler évident, mais c’est vraiment indispensable. Quand vous rencontrez un financeur, il faut être capable d’expliquer son modèle économique, ses perspectives de chiffre d’affaires, ses marges, ses besoins de financement et la manière dont les fonds vont contribuer au développement de l’entreprise. Mais il faut aussi savoir raconter son ambition. Un business plan n’est pas seulement un document financier : c’est la traduction d’une vision entrepreneuriale.  

Il est important de sortir d’une posture dans laquelle l’entrepreneure doit simplement convaincre à tout prix. Chercher un financement, ce n’est pas demander une faveur. C’est présenter un projet économique et construire une relation avec un partenaire. Bien sûr, il existe encore des biais dans les décisions de financement. La préparation ne les fait pas disparaître. Mais être solide sur ses chiffres et son discours permet de mieux défendre son projet, de répondre aux objections et de questionner aussi les financeurs. Parce que la relation fonctionne dans les deux sens. Il faut pouvoir défendre ses choix, poser des questions et parfois savoir dire non. L’enjeu, ce n’est pas seulement de trouver de l’argent. C’est de trouver les bons moyens pour développer son projet dans de bonnes conditions, avec les bonnes personnes autour de soi.

Bpifrance Création : Est-ce que vous aidez à la constitution du dossier ? 

AG : Oui, absolument ! Nous accompagnons les entrepreneures dans la construction et l’amélioration de leur business plan, dans leurs prévisions financières et dans la préparation de leurs demandes de financement. Il y a un sujet sur lequel nous insistons particulièrement : la rémunération de la dirigeante. Selon les chiffres de l’Urssaf, 67 % des femmes entrepreneures se rémunèrent moins qu’un Smic. C’est énorme. Et cela pose une vraie question : à quoi bon créer son entreprise si l’on n’arrive pas à vivre de son activité ? Bien sûr, il peut y avoir des périodes où une entrepreneure choisit de réinvestir ses revenus dans son entreprise. Mais cela doit être un choix stratégique, pas une situation subie.  

Quand nous travaillons sur un business plan, nous regardons donc aussi très concrètement la rémunération prévue, les prix pratiqués et la rentabilité du modèle. Parce qu’une entrepreneure qui se sous-rémunère durablement fragilise son indépendance économique. Et une entreprise qui ne dégage pas suffisamment de ressources aura plus de difficultés à investir, recruter ou se développer.

Bpifrance Création : Comment construire, activer et entretenir un réseau au démarrage ?

AG : Mon premier conseil, c’est de parler de son projet. Et d’en parler beaucoup ! Nous rencontrons régulièrement des personnes qui hésitent à partager leur idée parce qu’elles craignent qu’on la leur vole. Mais une entreprise, ce n’est pas juste une idée. C’est aussi une vision, des compétences, une capacité d’exécution et, surtout, la personne qui la porte. Plus vous parlez de votre projet, plus vous avez de chances de rencontrer quelqu’un qui pourra vous aider à avancer : une future cliente, un partenaire, un expert ou même une personne avec qui vous associer.  

Ne vous limitez pas à la vie réelle. Aujourd’hui, vous pouvez contacter directement des personnes que vous trouvez inspirantes, notamment sur LinkedIn. Un message simple et personnalisé peut parfois ouvrir des portes. Ensuite, rejoindre un réseau comme Les Premières ou Femmes des Territoires permet d’entrer rapidement en contact avec d’autres entrepreneures. Nous y échangeons sur nos difficultés, partageons nos expériences, nous recommandons des contacts et développons parfois de véritables collaborations commerciales.

Bpifrance Création : Comment utilisez-vous votre réseau pour renforcer votre accompagnement ?

 AG : Nous sommes convaincues qu’aucune structure ne peut, à elle seule, répondre à tous les besoins d’une entrepreneure. C’est pour cela que nous travaillons avec un écosystème très large : réseaux d’accompagnement, experts, entreprises et partenaires financiers, notamment au sein du collectif Cap Créa.  

Nous mobilisons aussi les bons partenaires en fonction des besoins des entrepreneures. Par exemple, sur les questions de financement, nous travaillons avec des acteurs comme Initiative France ou France Active, qui propose notamment la Garantie Égalité Femmes, un dispositif facilitant l’accès au crédit bancaire. Notre rôle est de créer des passerelles et de permettre à chaque entrepreneure de trouver les bonnes personnes, les bons outils et les bonnes ressources au moment opportun.

Bpifrance Création : Quelles sont les erreurs ou les pièges récurrents et comment les éviter ?

AG : Je dirais que l’un des premiers pièges est de sous-estimer la valeur de son travail. Et cela se traduit très concrètement : des prix trop bas, une expertise minimisée, une rémunération trop faible… Mais ce n’est pas seulement une question de rémunération personnelle. Quand une entrepreneure ne valorise pas suffisamment son travail, c’est aussi son entreprise qui en pâtit : moins de marge, moins de moyens pour investir, recruter ou se développer.  

J’insiste là-dessus : avoir de l’impact et gagner de l’argent, ce n’est pas incompatible. Au contraire, la rentabilité permet aussi de donner plus d’ampleur à son projet. 

Bpifrance Création : Quels sont les trois meilleurs conseils que vous donneriez à une femme qui hésite à entreprendre ?

AG : Premier conseil : élargissez votre vision de l’entrepreneuriat. On imagine souvent qu’entreprendre, c’est avoir une idée et créer son entreprise toute seule, à partir de zéro. Mais on peut aussi s’associer ou reprendre une entreprise. Je trouve la reprise particulièrement intéressante : on peut démarrer dès le premier jour avec une clientèle, une équipe déjà formée et une activité qui génère du chiffre d’affaires. Sans compter que de nombreuses entreprises cherchent des repreneurs. C’est une vraie opportunité.

Deuxième conseil : n’attendez pas que tout soit parfait. On parle énormément du syndrome de l’imposteur, mais le doute n’est pas forcément mauvais signe. Il apparaît souvent quand on franchit une nouvelle étape. Et parfois, c’est justement le signe qu’on est en train de grandir. L’important, c’est de ne pas le laisser nous empêcher d’avancer.  

Et troisième conseil : entourez-vous de personnes qui vous font avancer. Entreprendre, c’est forcément rencontrer des difficultés, commettre des erreurs et parfois revoir ses plans. Mais ça ne veut pas dire que vous n’êtes pas fait pour ça. Allez chercher des conseils, confrontez vos idées, demandez de l’aide. Il y a tout un écosystème prêt à vous accompagner, alors profitez-en ! 

Margaux Bénard - Rédactrice web
Octobre 2026