Faire le bilan de l’année et identifier les secteurs « porteurs » pour l’année suivante est devenu un moment-clé. L’exercice semble se résumer à l’observation des taux de croissance du marché par secteur, comme si la seule performance économique suffisait à établir ce qui est porteur ou non pour faire le bon choix au moment de monter son business model. Ce choix « d’activité porteuse » est en réalité multi-dimensionnel : il croise les dynamiques économiques avec les évolutions sociétales, et replace les enjeux à l’échelle du porteur de projet.
Interview Question/Réponse
Bpifrance Création : Qu’est-ce qu’un secteur porteur ? Quels critères permettent de le qualifier ainsi ?
Laurence Tassone : Il est communément admis qu’un secteur est dit « porteur » lorsqu’il permet de tirer profit de son activité. Le marché se matérialise alors par une augmentation rapide de la demande et une croissance soutenue des entreprises déjà présentes sur ce segment.
Toutefois, l’attractivité est telle qu’elle peut entraîner un afflux de nouveaux entrants, notamment lorsque les barrières à l’entrée sont faibles, en particulier sur les aspects réglementaires, financiers et techniques. Les marchés émergents sont ainsi souvent marqués par une concurrence intense et une sélection naturelle des acteurs dans le temps.
Mais un secteur peut s’avérer porteur sans être émergent, ni afficher une croissance à deux chiffres, dès lors qu’il repose sur une demande stable et solvable.
Bpifrance Création : Justement, comment un secteur peut-il être jugé autrement « porteur » par un créateur ? Comment dépasser cette définition a priori restrictive de la valeur d’une activité ?
LT : Tout dépend de ce que recherche celui ou celle qui veut créer son entreprise. Si son objectif est de la valoriser pour la revendre dans un temps court, alors un secteur porteur consistera en un marché, a minima national certainement, à forte rentabilité avec une croissance rapide de la demande et dont la cession d’activité est assurée. Par exemple : une activité émergente dont le marché n’est pas encore mature ou une activité de crise lorsque le besoin est conditionné par le contexte et que l’offre est insuffisante. C’est aussi le cas des porteurs de projet qui sont davantage des « lanceurs d’entreprise » et moins des « gestionnaires d’activité ». Une fois l’entreprise sur les rails, ils passent la main.
A contrario, si l’objectif est de dégager un revenu en lien avec ses aspirations de vie, alors les situations peuvent être variées : complément de revenu pour un retraité, revenu alimentaire pour un étudiant ou augmentation des ressources financières en comparaison du salaire perçu. Un secteur porteur est alors une activité dont la dynamique est suffisante pour en tirer le niveau de revenu souhaité. Elle doit en tout état de cause rencontrer son marché, le plus souvent à un niveau régional voire local, dans un marché de niche, soit de spécialité, soit avec une offre très ciblée ou sur mesure.
Enfin, si l’objectif de l’entreprise est de créer de la valeur sociale et sociétale, alors un marché porteur est une activité vertueuse, au sens qu’elle profite aux autres, comme créer du lien social, apporter un service en zone blanche ou répondre aux principes de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) tels que l’inclusion, la mixité ou encore le développement durable. Dans ce cas, ce qui porte l’activité, lui donne sa valeur, ce n’est pas le secteur en soi, mais ses principes de gouvernance qui se reflètent dans l’offre.
Bpifrance Création : Est-il crucial aujourd’hui de choisir un secteur porteur pour créer son entreprise ? Un secteur porteur aujourd’hui le sera-t-il encore demain ?
LT : La notion de « secteur porteur » est très attractive pour les créateurs d’entreprise, mais le succès repose avant tout sur la cohérence entre le choix d’une activité et les ambitions et moyens du porteur de projet, non sur la popularité du secteur. Ce juste équilibre se retrouve plus naturellement dans les projets de reconversion professionnelle.
Ce qui conditionne la réussite de l’entreprise, c’est l’alignement des choix entrepreneuriaux avec les attentes du marché ou avec les mutations sociétales. Les ressources dont dispose le porteur de projet jouent évidemment un rôle déterminant. Toutefois, ce n’est pas suffisant. Il faut également aligner le projet avec les valeurs et les aspirations personnelles, gage d’épanouissement humain et de pérennité entrepreneuriale.
Par ailleurs, succomber à une tendance très attrayante pour créer son entreprise comporte certains risques. Un secteur peut être porteur trop brièvement pour amortir les investissements réalisés, notamment en temps de crise ou de « bulle ». S’engager sur ce type de marché, c’est avant tout anticiper l’amortissement des investissements sur une période courte et les modalités de sortie.
Dans ces marchés « à la mode », une concurrence vive s’y développe et les sature rapidement, mettant alors le plan de développement de l’entreprise à rude épreuve. Il en est ainsi pour les agences de voyages, le yoga, la bijouterie fantaisie, la livraison à domicile, le transport de personnes ou encore pour la formation en ligne. Il est alors impératif de développer des avantages concurrentiels fortement différenciants, comme se concentrer sur des produits locaux, éthiques ou personnalisés ou offrir une expérience client exceptionnelle par exemple.
De plus, certaines activités prometteuses sont en tension sur la demande du fait de l’introduction de l’intelligence artificielle (IA) qui pourrait réduire le volant des activités traditionnellement externalisées, telles que l’assistanat, la traduction, mais aussi la comptabilité. L’IA transforme aussi fortement les pratiques professionnelles facilitant l’apparition de nouveaux acteurs dans des domaines comme l’immobilier, l’informatique ou l’édition. S’approprier ces fonctionnalités IA permet d’optimiser son temps pour se concentrer sur des tâches à forte valeur ajoutée et sur l’accompagnement personnalisé de son client. Enfin, dans les secteurs en tension sur l’offre, comme la garde d’enfants, la demande est forte mais la rentabilité économique reste insuffisante, ce qui nécessite un choix entre enjeu social et viabilité financière.
Bpifrance Création : Concrètement, quels sont les secteurs qui offrent le plus d’opportunités actuellement ?
LT : Il faut suivre les grandes tendances qui transforment la société. Elles ouvrent une voie durable à une activité pérenne. En voici quatre majeures :
La santé et le bien-être humain occupent aujourd’hui une place centrale. Les consommateurs privilégient désormais des produits alimentaires durables et sains, parfois premium, ainsi que des activités liées au bien-être : nutrition, cosmétique, hygiène, développement personnel, loisirs et sport. L’importance croissante accordée à la santé, physique et mentale, se traduit par l’essor des soins, de la prévention, de l’assistance médicale en ligne, des services à domicile et du suivi connecté (l’Internet des objets ou IoT). La silver économie (économie du vieillissement et de la dépendance mais aussi des retraités en bonne santé) et la qualité de vie au travail (QVT, que ce soit chez soi ou en entreprise : organisation du travail et des espaces professionnels, services sur place en entreprise) sont également en pleine croissance.
Ensuite, la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est en plein essor. Le green business autour de la transition énergétique, de l’écoconception, de la mobilité durable et du tourisme vert, mais aussi l'économie circulaire, l’éthique et l'inclusion sociale offrent des opportunités solides pour se démarquer.
Le troisième changement sociétal est lié à nos pratiques d’achat : au-delà d’une forte croissance de la vente en ligne, l'expérience client devient clé, que ce soit en numérique ou en magasin, voire en phygital, car le client regarde d’abord sur Internet avant de se rendre en magasin. Par ailleurs, les circuits courts, la seconde main, le reconditionnement, le Do It Yourself ou « fait maison » et l’économie collaborative prennent de l'ampleur.
Le monde du travail connaît de profondes mutations : la conception se numérise, tandis que la production s’automatise ou est assistée par ordinateur ou IA. L’externalisation croissante des activités dans l’industrie et l’artisanat, ainsi que le recours à la sous-traitance de spécialité ouvrent des opportunités (tertiaire d’exécution, logistique, R&D, marketing, événementiel, expertises techniques), tout comme l’artisanat d’art et le Made in France. Le freelancing, le coaching, la consultance et la formation ont toujours le vent en poupe, favorisant l’émergence de plateformes de mise en relation en ligne et de nouveaux acteurs pure players.
Enfin, quel que soit le secteur, innover à son niveau et à sa manière est essentiel pour maintenir son activité au niveau requis par les objectifs à atteindre et la pression de la concurrence. Il faut profiter des atouts majeurs qu’apportent l’IA en matière de prédiction, de diagnostic ou de personnalisation, mais aussi le Big data, avec l’analyse de données en masse, les technologies immersives, avec la réalité virtuelle ou augmentée, et les innovations en cybersécurité, robotique et automatisation pour gagner en qualité et rapidité d’exécution.
En savoir plus : retrouvez de nombreux exemples d’activités dans la présentation faite pour BIG 2024 : vidéo de la Masterclass et diaporama
Bpifrance Création : « Quels conseils donneriez-vous à un créateur d’entreprise qui hésite à se lancer ?
LT : En premier lieu, prenez le temps d’étudier votre projet et d’évaluer votre contexte personnel, surtout si l’entrepreneuriat doit se substituer à une situation salariale. Il est également important de poser votre cadre stratégique : quels objectifs personnels, professionnels et altruistes donner à cette entreprise ? Répondre à un besoin ou créer une demande ?
Cette démarche nécessite d’analyser la demande et la concurrence , ainsi que les pratiques professionnelles, la réglementation à observer, etc. Mettre en balance le lieu d’exercice de l’activité, le mode de création, par reprise d’une activité existante ou par création ex nihilo, et la forme juridique à adopter est indispensable.
N’entreprenez pas seul, surtout si c’est la première fois. Faites-vous accompagner pendant toutes les phases de construction du projet et après.
Créez gratuitement votre Pass Créa et accédez aux réseaux d’accompagnement de Cap Créa dont Bpifrance est partenaire, ainsi qu’à des outils mis à disposition pour vous aider : formations, business plan, pitch deck, coffre-fort.
Se renseigner constitue toujours un élément majeur, et de nombreuses informations sont disponibles sur le site Bpifrance-creation.fr pour comprendre les problématiques de la création d’entreprise. Concernant les spécificités de l’activité qui vous intéresse, faites une veille de l’activité, participez à des salons, rencontrez des professionnels et consultez les pages des Activités réglementées et les Dossiers Projecteurs de Bpifrance Création.
Enfin, gardez en tête que l’enjeu est de monter le bon projet au regard de ses aspirations personnelles, moins de trouver le bon secteur aussi porteur soit-il !